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    Thomas More par Erasme

    Ce texte fameux, emprunté à une lettre du 23 juillet 1519 d'Erasme à Ulrich von Hutten, tire du livre Life and Writings of Blessed Thomas More by T.E. Bridgett, 1913. Le texte a été traduit par Germain Marc'hadour, publié dans Saint Thomas More, Namur, éditions du Soleil Levant, 1962.

         Quant à céder à tes instances en te peignant Thomas More de pied en cap, comme un tableau, ah! si je pouvais réaliser ce portrait avec une perfection égale à l'intensité de ton désir! Sans doute est-ce une aubaine pour moi , cette occasion de contempler à loisir celui qui est - et de loin - le plus charmant de mes amis. Mais, tout d'abord, il n'est pas donné à n'importe qui d'explorer tous les dons de More; et ensuite je doute fort que lui-même se laisse peindre par le premier artiste venu. [...] Commençons par l'aspect de More que tu connais le moins: sa stature et son apparence physique. Il n'est pas ce qu'on appelle grand, sans être pourtant d'une petitesse marquée: son corps est si parfaitement proportionné en toutes ses parties qu'on n'y trouve absolument rien à redire.
         Il a la peau claire. Le teint du visage est d'une blancheur ardente plutôt que pâle. Ne t'imagine pas pour autant une face rougeaude, mais un rose délicat qui court discrètement sous la transparence de l'épiderme. Les cheveux sont d'un blond tirant sur le brun, ou, si tu préfères d'un brun tirant sur le blond. La barbe est assez peu fournie. Les yeux ont des reflets gris-bleuté, et sont parsemés de mouchetures: indice habituel d'une nature très heureuse. En Grande-Bretagne, du reste, on trouve à ces yeux-là un grand charme, tandis que chez nous on préfère les yeux noirs. Ce sont, dit-on, les yeux les moins sujets aux vices.
         La physionomie correspond au caractère: elle reflète toujours une bonne humeur affable et bienveillante, et donne un peu l'impression d'un rire tout prêt à fuser. Elle respire, j'en conviens, plutôt la plaisanterie que le sérieux et la gravité, tout en restant fort éloignée de la gaîté bouffonne. 
         Son épaule droite paraît un peu plus haute que la gauche, surtout quand il marche: ce n'est pas là un vice de naissance, mais un de ces plis, comme nous en contractons souvent, et qui finissent par s'installer en nous. A part ce détail, il n'y a rien dans son extérieur qui détonne: les mains seules ont une lourdeur rustique, mais c'est simplement en comparaison avec la grâce de l'ensemble.
         Depuis son enfance, More n'a eu que mépris pour tout ce qui touche au soin du corps, allant jusqu'à négliger les quelques points qui, d'après Ovide, constitutent le code élémentaire de la coquetterie masculine. Le bel adolescent qu'il a été se devine encore sous les traits de l'homme mûr; il avait d'ailleurs tout au plus vingt-trois ans lorsque j'ai fait sa connaissance, et, à présent, il n'a guère dépassé la quarantaine.
         A défaut d'une constitution robuste, il jouit d'une santé suffisante pour faire face à toutes les charges qui incombent à un citoyen distingué. Il n'est pas - ou très peu - sujet aux maladies. Ses chances de longue vie sont sérieuses, puisqu'il a toujours son père, vieillard chargé d'ans, mais étonnamment vert encore et vigoureux. 
         Je n'ai jamais vu personne qui soit moins difficile en matière de nourriture. Jusqu'à l'âge d'homme, il s'est régalé d'eau claire, suivant du reste en cela l'exemple paternel; mais, pour mettre tout le monde à l'aise sur ce point, il savait donner le change à ses commensaux en buvant dans un gobelet d'étain une bière très diluée, et fréquemment de l'eau claire. Comme il est d'usage en Angleterre de s'inviter mutuellement à boire du vin à la même coupe, il en prenait parfois une gorgée du bout des lèvres, pour n'avoir pas l'air d'y être absolument opposé, et en même temps pour s'habituer à faire comme tout le monde.
         Aux mets que l'on tient couramment pour délicats il préférait le bon gros boeuf, le poisson salé, le pain de ménage bien levé, sans témoigner du reste la moindre répugnance pour tout ce qui procure un plaisir innocent, fût-il purement sensible. Il a toujours eu un faible pour les laitages et les fruits, et l'oeuf est son mets favori.
         Sa voix n'est ni puissante, ni toutefois trop grêle, mais elle est pénétrante; sans rien de bien sonore ni de moelleux, elle convient à la parole. Il ne semble donc pas doué pour le chant, mais n'en goûte pas moins toutes les formes de musique. Il a la langue merveilleusement déliée, et il articule parfaitement sans trace de précipitation ou d'hésitation. 
         Il aime à s'habiller simplement, ne porte ni soie, ni pourpre, ni chaînes d'or, sauf quand les circonstances l'y contraignent. Il a, pour l'étiquette, que le commun des mortels confond avec le savoir-vivre, un dédain étonnant: il ne l'exige de personne, et lui-même ne s'inquiète pas outre mesure de l'observer scrupuleusement enver autrui, que ce soit dans les rencontres ou à l'occasion des repas. Non certes qu'il en ignore les canons, pour peu qu'il lui plaise de s'y conformer, mais il estime que c'est efféminé, indigne d'un homme, de sacrifier trop de temps à des inepties pareilles. 
         Il a manifesté autrefois quelque antipathie pour la vie de cour et la fréquentation des grands, ayant toujours éprouvé une horreur particulière pour la tyrannie qui va de pair avec son amour fervent de l'égalité. Or il n'est guère de de cour, si rangées soit-elle, où il n'y ait bien du tapage et de la brigue, où ne sévissent le trompe-l'oeil et la mollesse, et d'où soit exclue toute ombre de tyrannie.
         Même à la cour d'Henry VIII - prince aussi simple, pourtant, et aussi modeste qu'on peut le souhaiter - on n'a pu l'amener qu'à son corps défendant. Il est par nature assez jaloux de son indépendance et de la libre disposition de son temps; mais s'il accueille avec joie tout loisir qui s'offre à lui, nul n'est plus entreprenant, quand la situation l'exige, ni plus prêt à se gêner pour autrui.

         On le dirait né et mis au monde pour l'amitié; il la cultive avec une absolue sincérité, qui n'a d'égale que sa tenacité. Et il n'est pas homme à redouter le trop grand nombre d'amis, cette polyphilie qu'Hésiode n'apprécie guère. Il n'exclut personne de ces liens sacrés. Nullement exigeant dans le choix de ses amitiés, il est très complaisant dans leur entretien, et il n'épargne rien pour éviter leur rupture. S'il lui arrive de tomber sur quelqu'un dont il ne puisse guérir les vices, il profite d'une occasion pour s'en séparer: il découd ainsi l'amitié sans en rompre les fils. S'il rencontre des amis sincères, dont le tour d'esprit s'accorde avec le sien, il a tant de plaisir à s'entretenir avec eux qu'il semble puiser dans leur compagnie la principale joie de l'existence. Par contre, il abhorre sans réserve les jeux de paume, de dés, de cartes et les autres passe-temps auxqueles les grands ont presque tous recours pour tromper leur ennui. J'ajouterai qu'il a beau faire peu cas de ses propres intérêts, nul ne prend plus à coeur les affaires de ses amis. Bref, s'il on veut un parangon de la parfaite amitié, on aurait tort d'en chercher un autre que Thomas More.
         Tels sont, en compagnie, le charme et l'exquise courtoisie de son caractère, qu'il n'est esprit si chagrin qui à son contact ne se déride, ni état de choses si pénible dont il ne dissipe l'amertume.  Depuis son enfance, il est si épris de plaisanterie qu'on le dirait né pour s'y adonner: mais il ne l'a jamais poussée jusqu'à la bouffonnerie, et il a toujours détesté le sarcasme.
         Adolescent, il a composé, et joué, de petites pièces. Un trait piquant, même décoché contre lui, est sûr de lui plaire, tant il apprécie les saillies, dès lors qu'elles sont fines et spirituelles. De là vient que sa jeunesse s'est amusée à tourner des épigrammes, et que Lucien est son auteur favori; aussi bien est-ce lui qui m'a poussé à écrire l'Eloge de la Folie, ce qui revient à faire danser un chameau.
         La vie humaine ne lui offre aucun sujet - même des moins drôles - d'où il ne savhe extraire quelque agrément. A-t-il affaire à des gens de culture et de sens, il se régale de leur esprit. Est-il en face d'ignorants et de sots, il jouit de leur sottise. Il accueille, sans se formaliser, jusqu'aux boutades des clowns, grâce au don merveilleux qu'il a de se glisser dans la peau d'un chacun. Avec les femmes en général, et la sienne en particulier, il ne s'entretient que sur un ton badin et amusant. On dirait un nouveau Démocrite, ou plutôt le philosophe selon le coeur de Pythagore, qui flâne, l'esprit dégagé, sur la place du marché, observant le brouhaha des vendeurs et des acheteurs. Nul n'es moins moutonnier par rapport aux courants de l'opinion, et nul pourtant n'est moins éloigné du sens commun.
         Une de ses distractions préférées est d'observer l'anatomie, les instincts et le caractère des divers animaux. Aussi n'y a-t-il presque aucune espère d'oiseaux qu'il n'élève chez lui, sans compter toute sorte de bêtes rares, telles que singe, renard, furet, belette, etc.  Il suffit qu'un objet attire ses regards par son allure exotique, ou par quelqu'autre étrangeté pour qu'il s'empresse d'en faire l'achat: il en a toute une collection aux quatre coins de sa maison, si bien qu'on ne peut y entrer sans avoir les yeux captivés; et la surprise amusée de ses visiteurs lui fait éprouver une joie toujours nouvelle.