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    Dick Schoeck

    (par Germain Marc'hadour - mai 2008)

    Un demi-siècle d’amitié

         « Ce sont amis que vent emporte, Or il ventait devant ma porte, Furent emportés. » Heureux qui n’a point  partagé cet amer constat de Rutebeuf ! Quand le contraire se produit, on tire son chapeau. Or Dick Schoeck s’est avéré, comme More, natus ad amicitiam. Quand je suis arrivé à Yale en 1960, j’y ai trouvé  quatre Richard que tout le monde appelait Dick : l’aumônier de More House, où je logerais quinze mois ; Sylvester, le directeur du ‘More Project’ ; Marius, encore étudiant en théologie, mais avec une thèse sur More ; enfin Schoeck, plus proche de moi comme âge (mon aîné de six mois), et aussi par son expérience : il avait lui aussi habité More House, et s’était lié d’amitié avec le Père Surtz, dont il avait lu en manuscrit l’édition d’Utopia, et qui venait de regagner son poste à Loyola  Université, Chicago. L’ouvrage (CW4) ne paraîtrait qu’en 1965 – tel était le rythme de publications qui exigeaient maintes relectures par divers membres de l’équipe.
         Teamwork  était le secret d’une entreprise qui se voulait exemplaire. Si j’étais finalement venu à Yale, après des atermoiements, c’est qu’on me voulait responsable, non d’une seule œuvre, mais des Complete Works. Or, pour Schoeck, amoureux de la mer, équipe signifiait équipage. Dans un poème consacré à récuser une phrase de Conrad : « A gone shipmate is gone forever », il se réfère au fameux Crillon, qui avait pris part à toutes les batailles d’Henri IV, sauf à celle de 1589. Ses compagnons d’armes lui disaient : « Pends-toi, brave Crillon, nous avons combattu à Arques, et tu n’y étais pas ! »  En décembre 1944, cloué à son lit d’hôpital, Dick songeait à ses camarades affrontant la contre-offensive allemande, et il comprenait le dépit de Crillon.


         Un de ses héros était Dag Hammarskjöld, dont le ‘marking’  For all that has been, thanks/To all that shall be, yes s’afficha sur un mur du Moreanum  grâce à  un poster apporté de Toronto par Maura Slattery. Elle était son élève à St.Michael’s College et, s’étant éprise de More en incarnant le ‘title-role’ d’A Man for All Seasons, elle lui avait demandé que faire le connaître mieux : il nous l’avait donc adressée, et elle fut angevine durant les étés de 1968 et 1969. Elle acquit assez de compétence pour figurer dans les ‘acknowledgments’ de son mentor ‘for able and devoted assistance during 1969 and 1970’ (CW8, p. x). Libérée par  Maura en 1968, notre secrétaire Elisabeth alla découvrir l’Amérique, et parfaire   son anglais auprès de la famille Sylvester, puis auprès de la famille Schoeck.
         Nos rencontres moriennes au fil des ans, Dick les évoque parmi les ‘Recollections and Reflections’ qui occupent huit pages de Moreana n° 100, p. 539-46. Il  énumére les  villes où, peregrinus, il  croisait mes pérégrinations ; ajoutons-y Paris, où il était présent à ma soutenance (voir Moreana 163/153),  Wolfenbüttel (où il fut ‘Stipendiat’ et où nous conduisit un Congrès néo-latin), et  Fontevraud, où il était déjà fatigué au point de renoncer à la journée tourangelle du Congrès : il connaissait Tours pour y avoir parlé lors qu’un congrès néo-latin. Mary Le Rumeur, qui  lui consacre deux photos dans la Gazette  de 2001, une avec Megan, p. 17, l’autre avec Tom Finan, p. 15, avait eu le privilège de l’accueillir au Moreanum dès 1984, lorsqu’il participa au Congrès d’Angers sur Jean Bodin par une communication en français, dûment publiée dans les Acta  par Georges Cesbron. Son article du n° 100, signé de Trêves (Universität Trier), évoque, après les grandes figures moriennes des Etats-Unis, les ‘géants’ européens de l’érudition érasmienne : Marie Delcourt, Marcel Bataillon, Pierre Mesnard, Jean-Claude Margolin, et le couple P.S. & Helen Allen. Cette dernière ne nous était connue que par sa préface à The Correspondence of Sir Thomas More, Dick nous la révéla  dans Moreana 139/57-61, et ce sont les ‘Allen Papers’  à Corpus Christi College qui motivèrent son ultime séjour à Oxford, occasion d’approfondir son amitié avec Nancy Brown. Cette Oxonienne d’adoption avait eu le temps de l’apprécier durant les années où elle enseignait à Washington, alors qu’il était Director of Research   à la Folger Library, et Editor of Shakespeare Quarterly. Je fus moi-même bien  aise de l’y trouver en 1972, car il lut critiquement les pages que je préparais sur More pour l’Encyclopaedia Britannica, et il me copia celles de R.S. Sylvester dans The New Catholic Encyclopedia, sans oublier nos retrouvailles avec Tom Lawler, mon co-editor de CW6, qui nous invita à un pique-nique avec sa famille.  
         Le  trope favori, la sagitta electa  de son carquois rhétorique, était la métaphore. Il nous l’imprima dans l’oreille, lors d’une causerie décontractée, par une adaptation cavalière de Browning :
              Ah, but a man’s reach should exceed his grasp, 
              Or what’s a metaphor ?
    Cela m’apprit du même coup le ‘what’s a heaven for ?’ d’un poème que je ne connaissais pas. Les mots ‘reach’ et grasp’ représentent bien ces monosyllabes  anglais qui acculent le traducteur à des  périphrases. Ici, ils peuvent figurer l’audace du rêve utopique, et le réalisme de l’engagement politique.
         La métaphore, sous le nom d’allégorie, occupe une place de choix dans l’Ecriture sainte, et le paradoxe de l’évangile  fait du sens figuré le ‘vrai’ sens :  Jésus ne se dit-il pas ‘la vraie vigne’ ? More cite souvent ces mots de Jean 15.1 en latin, Ego sum vitis vera, comme en anglais. Il cite également le lux vera de Jean 1.9, le panis verus de Jean 6.23, les portes de l’enfer, ‘the mystical Body of Christ’, dont une autre métaphore fait un temple, avec Jésus pour pierre angulaire  et ses fidèles comme lapides vivi (CW5/130 et 142 ; CW8/931 et 1009). More défend le principe de l’allégorie, où il range la parabole, aux pages 635-38 de cette Confutation, dont Schoeck assura l’édition en rassemblant et co-ordonnant le travail de trois collègues, ou même de quatre, puisque Anthea Hume y ajoute une biblioraphie de 27 pages. La tâche leur fut assignée dès 1962, mais l’ouvrage, en trois volumes, ne parut que le 25 mars 1973.


         Ce CW8 constitua un sommet parmi les publications où Dick démontra son charisme de collégialité : un Chaucer Criticism  dès 1960, à Notre Dame University ; en 1965, Editing Sixteenth Century Texts, fruit d’un colloque auquel j’eus la joie de participer, avec Dick Sylvester, à St Michael’s College, où le déjà célèbre McLuhan appartenait au département d’anglais présidé par ‘Dr Schoeck’ ; les Acta du congrès néo-latin de Bologne, tenu en 1979 alors qu’il était président  de la Societas : Seymour House en signe le compte rendu dans Moreana  95-96. Ses dons d’écoute et de dialogue, ajoutés à une érudition more-érasmienne sans égale, le firent entrer dans l’ Advisory Committee des Complete Works de More, et dans l’Editorial Board plus l’Executive Committee des Collected Works d’Erasme à Toronto. 
         Sa participation à Moreana commença dès le n° 1, p. 40-46, pages exploratoires destinées à ouvrir des pistes, à baliser le terrain. Il y cite  longuement S. Anselme en latin, à propos d’une île perdue qu’il s’agit de retrouver, ou alors d’imaginer ; Egidio da Viterbo, qui fit le discours inaugural du Concile Latran V ; Etienne Gilson, qu’il a connu comme fondateur de l’Institut d’Etudes Médiévales à Toronto. Il renvoie à plusieurs de ses propres écrits, dont la note dominante est déjà le rapport de l’humanisme avec le droit, aussi bien civil que canonique. Ce sera le thème qu’il traitera au premier congrès international sur More, en 1970, à St. John’s University, publié en 1972 par R.S. Sylvester sous le titre de St Thomas More: Action and Contemplation. Ce sera, en mai 1984, le thème de sa communication « Autour de  l’intertextualité  chez Jean Bodin », publiée aux pages 215-22 des actes du congrès. Il s’y réfère à son récent livre, Intertextuality and Renaissance Texts. S’exprimant en français, il cite André Prévost, Pierre Mesnard, le P. Chenu, mais aussi son ami de Yale, Tom Greene, comparatiste expert en Rabelais. Parlant au même congrès, je citai l’article « Bodin’s Opposition to the Mixed State and to Thomas More », qu’il  avait publié dans Actes du Colloque Jean Bodin, ed. Horst Denzer, München, 1973. 
         Sa carrière littéraire fut longue car elle commença très tôt : il parut dans Philological Quarterly en 1950, avant qu’il ne complétât sa 30ème année, et bien  que la guerre eût entravé ses études. Philologie, pour lui comme pour Erasme, embrassait tout le savoir : avant de citer S. Anselme en latin dans Moreana, il avait publié dans Harvard Theological Review un article sur S. Jean Chrysostome. Curieux d’art et d’histoire, il compare son travail à la Tapisserie de Bayeux, et ce n’est pas son unique métaphore ‘artistique’ ; lorsqu’ il compare les portraits de More et de Cromwell par Holbein, qui se font face dans la Frick Gallery (‘Duo Thomae’ in Moreana  59-60/144-46), il les analyse dans le double contexte de leur vie, et des autres œuvres, dont le Jérôme du Greco, placés dans la même salle.
         Notre dernière image de Dick est celle qu’Hubert reproduit dans la Gazette  d’octobre 2007, avec le résumé de sa conférence d’Amherst. Les pages où lui-même évoqua Richard Sylvester (Moreana 62) sont dédiées aux trois enfants du défunt, et Joy, sa veuve, me dit que Dick avait été ‘the kindest’ et le plus délicat de tous les amis qui avaient partagé son deuil.